Témoignage d'Erino Dapozzo

Fredy Gilgen, le fidèle collaborateur d'Erino Dapozzo,

parle de la vie de celui qui fut son ami :

- ERINO DAPOZZO -


"Toute ma vie a été consacrée au Seigneur…"


M. et Mme Erino Dapozzo

« Erino Dapozzo est Italien, originaire de Gênes. Il est né en 1905, marié à une Suissesse et il a 5 enfants.
Son père est venu en Suisse comme bien d'autres parce qu'il n'y avait pas de travail en Italie. Ils se sont installés à Moutier. Ils ont travaillé au tunnel « Moutier et Grange» c'étaient les Italiens, les étrangers qui construisaient ce tunnel, un travail dangereux. M. Dapozzo père s'est marié à une Suissesse, une fille de Moutier. Elle s’est convertie dans l'église de Moutier, cela a engendré de la tension dans la famille, le père Dapozzo était d'origine catholique... (Ce serait trop long à raconter) jusqu'au jour où enfin, lui aussi s'est converti. C'était une belle famille de chrétiens. Mais il y a eu cette crise dans les années 1920, 22 et 23 : plus de travail, surtout pas pour des Italiens. Ils auraient pu bénéficier de la Caisse de chômage, mais leur fierté de travailleurs, leur orgueil d’Italiens les a amenés à refuser : "Nous, on veut travailler !"
Alors, ils sont partis en France, là où il y avait tous ces villages détruits par la Première Guerre mondiale qu'il fallait reconstruire. Après la journée de travail, le soir, avec un petit sac, le père et les enfants allaient distribuer des traités, ils évangélisaient. Erino avait entre 16 et 18 ans.
Ils ont déménagé dans la banlieue parisienne et se sont construit une petite maison, puis ont réussi à monter une entreprise de construction, eux, les Dapozzo. Et à côté de cela, ils évangélisaient. Ils avaient fait une salle de réunions dans leur maison. Il y a eu là une assemblée qui existe encore aujourd'hui, une belle assemblée qui était une grande bénédiction. Ils ont construit une nouvelle chapelle.
Puis est venue la deuxième guerre mondiale, l'occupation allemande. Erino parlait allemand, parce qu'il avait fait des séjours en Suisse allemande chez des paysans. Alors les Allemands l’ont repéré et lui ont demandé de faire des traductions entre le maire de Palaiseau, les autorités et ceux de l’Occupation. Il a eu accès à certains documents. Il voyait que certaines personnes étaient dénoncées par d'autres ; ils se dénonçaient d'une famille à l'autre et puis ils dénonçaient les Juifs, etc... et lui, par derrière, il allait les avertir : « Attention, vous avez été dénoncés, demain matin les Allemands vont venir vous prendre et puis, ils vont vous déporter, alors si vous voulez, vous avez juste le temps de fuir ». En même temps il leur parlait de sa foi. Jusqu'à ce qu'il soit tombé sur une famille française dont il avait sauvé le père. Le fils était jaloux de son père. Il a su ce que Dapozzo avait fait, et il l'a dénoncé. Il a été arrêté et condamné à mort et c'est seulement parce qu'ils avaient quatre enfants, Marguerite était enceinte du 4ème, qu'il a été déporté au lieu d'être exécuté.
Il raconte toute cette histoire dans le livre : « Hambourg ». Il a écrit tout un manuscrit sur cette vie.
Dans le camp, en Allemagne, ils lui ont cassé trois fois le bras à coups de matraque. Et puisque ceux qui ne pouvaient plus travailler étaient tués, il a demandé à un camarade de lui attacher la pelle au bras, à trois endroits, pour qu'il puisse quand même travailler dans la mine et échapper à la mort...
Sans soins, sans aucun médicament, cela était terrible. Et là il dit que le Seigneur a guéri son bras. Pour lui, c'était un miracle.»


Une vie simple et désintéressée...

« Dans le quotidien, c'était un homme d'une simplicité extrême. Avant son ministère, il travaillait sur les chantiers dans l'entreprise. Il avait un contact très direct avec les autres ouvriers et entrepreneurs ; il ne commençait pas le travail le matin sans chanter un cantique sur le chantier. Le père et les cinq fils chantaient à quatre voix, cela faisait un magnifique choeur. Il y avait des oppositions, des moqueries, mais finalement certains se sont convertis, entre autres un champion de lutte français qui travaillait sur un même chantier.
Erino aimait voyager en train car cela lui permettait d'écrire. C'était un homme simple, un maçon, mais il aimait écrire, il avait un don pour cela. Je lui disais: « Mais comment arrives-tu à faire tout ce travail ? » « Fredy, j'aime écrire » me disait-il ! Dans le train, sans plus tarder, il sortait de sa serviette du papier et il écrivait. Il répondait à son courrier. Il était tout seul. Il allait partout pour des réunions, il rentrait le lendemain et il retravaillait.
Les voyages en train lui permettaient aussi de nouer des contacts.

Il était tout à fait désintéressé et très sérieux. Il contrôlait avec soin les dépenses ; ainsi, il a pu acheter et donner 27 tentes dont une quinzaine aux églises pentecôtistes d’Italie. Ce ne sont pas des petites tentes de camping, ce sont de grandes tentes d'évangélisation de 200, 800 et 1000 places. Il travaillait du Nord au Sud de l’Italie avec les évangélistes. Il aurait pu faire une mission sous tente « Dapozzo », mais il n'a jamais voulu faire ainsi.
Il repérait sur place, en Italie, un chrétien authentique, qui voulait faire quelque chose, un missionnaire, un pasteur qui n'avait pas d'outil, pas de moyens, juste de quoi vivre, alors nous lui donnions une tente, quelle que soit sa dénomination :
« C'est à vous », disait- il !
Ils lui disaient:
 « On t’écrira !
Non, non, faites rapport au Seigneur. Vous êtes responsables devant Dieu. Non, pas de rapport à m'envoyer, cela vous appartient ».
Il travaillait librement avec une grande bénédiction. Voilà le genre d'homme que c'était, tout à fait désintéressé. C'était l'affaire du Seigneur, pas son affaire.


"Erino, n'oublie pas l’Italie, notre patrie..."

Son père, qui avait vu que son fils était engagé au service de Dieu, lui avait dit avant de mourir : « Erino, n'oublie pas une chose, n'oublie pas l’Italie notre patrie» A cette époque, avant 1957, il y avait encore la persécution dans ce pays. C’est en 1957 que la constitution italienne a garanti la liberté religieuse. C'est grâce aux communistes qu'il y a eu cet article. Il s'est toujours souvenu de ces paroles... c'est comme une promesse qu'il avait faite à son père sur son lit de mort.
Par la grâce de Dieu, c'est la même chose en Espagne, depuis le départ de Franco. À nouveau nous avons vu une grande possibilité s’ouvrir. Nous avions déjà pu nous procurer deux tentes. Pendant trois ans j'ai cherché quelqu'un, un missionnaire, un pasteur, qui ait le temps et la vision de ce travail. J’en ai cherché, mais je n'en ai pas trouvé, jusqu'à ce que le Seigneur nous ait mis en contact avec un frère de l'assemblée évangélique apostolique, un frère de milieu pentecôtiste...


Trois voleurs de planches

Une petite anecdote souligne aussi la générosité et le désintéressement du frère Dapozzo dans ses rapports avec les autres. C'était lorsqu'il habitait à Palaiseau, en France. Après son travail, il avait 1’habitude soit de distribuer de la littérature chrétienne, soit de tenir des réunions ou assister à des réunions à Paris. Alors qu'il rentrait tard, un soir, il a vu devant sa maison, dans la rue Anatole France, une charrette et trois hommes qui chargeaient des planches.
C'étaient trois voleurs, en train de charger des planches d'échafaudage devant sa maison. « Comment, on me vole mes planches, ça c'est du culot, c'est quand même un comble ! Qu'est ce que je fais, j’appelle la police ? Mais non Erino, tu dis que tu veux servir le Seigneur, tu dis qu'il a la première place, c'est quand même des âmes, des hommes... Seigneur, qu’est-ce que je dois faire ? » 
Tout de suite il a une idée. Il va vers eux. Ils sont surpris de voir cet homme arriver à cette heure. Et il leur dit
 « Qu'est ce que vous faites ?
 » « On charge des planches. »
 « Vous avez un drôle de travail ici, vous avez encore beaucoup à charger ? »
Ben, on doit encore charger celles-là, mais pourquoi ? »
Parce que je peux donner un coup de main.
 « Alors, c'est formidable, c'est gentil. »
Et il a commencé à donner un coup de main, à charger ses planches. Quand ils ont fini, ils ont dit :
« Ça suffit, ça suffit, la charrette, n'est pas bien costaud, elle va céder. »
 « Non, non, tiens, j'en vois encore trois là, qui sont encore bien plus belles que celles que vous avez chargées, chargez encore ces trois » Ils ont encore chargé ces trois. Après il dit :
« Eh bien vous avez bien travaillé, bien sué, moi je connais cette maison, (elle était juste à dix mètres), moi je sais qu'on peut rentrer par la cave, ils ont du très bon jus de pommes dans la cave. Si vous avez un petit moment, je vais vite en chercher et on boira un coup.
 « Comment, tu connais cette maison, tu connais cette cave ? »
 « Oui, oui je la connais !»
Ils ont attendu. Il est monté dans la cuisine, il connaissait bien sa propre cuisine. Il a pris les verres, et il avait sa façon de dire qu'il n'avait pas des vieux verres cassés mais les plus beaux qu'il a trouvés. « Vraiment je vais le faire comme on ferait à des amis » Il leur a versé ce jus de pomme, là sur la route.
« Mais dis donc, tu es un coquin toi, tu sais même où ils ont à boire dans cette maison et tu en as la clef.
Mais bien sûr, c'est ma maison, c'est là que j’habite.
Comment, c'est là que tu habites ?
Ben oui et puis ces planches, ce sont mes planches !
Comment, ce sont tes planches ?
Mais oui, ce sont mes planches. Mais pour l'amour du Seigneur, parce que c'est mon Dieu que je sers, je suis missionnaire, eh bien je vous les donne, parce que vous êtes de pauvres hommes, confiez vous dans le Seigneur, convertissez vous, acceptez le Christ, et puis vous verrez ce que c'est qu'une vie avec le Christ. Pour l'amour de Dieu, je vous donne ces planches" 
Et puis il a pris congé d'eux. Ils sont partis avec une conscience travaillée. Bien des années plus tard, l'un de ces voleurs est revenu à la réunion, dans cette salle de réunions et là il s'est converti.
Ça, c'est Dapozzo !
Et plusieurs années plus tard, quand il était en Suisse et qu'il a construit sa maison, il a reçu en retour beaucoup plus qu'il n'avait donné. Des amis lui ont apporté, sans qu'il l'ait demandé, toute une cargaison de bois de construction. Il a reçu des matériaux gratuitement par une entreprise chrétienne de transport que Dieu avait réellement inspirée, et il concluait qu'il avait finalement reçu dix fois plus de bois que les planches qu'il avait autrefois données.


Indésirable en Suisse ...

Après la guerre, quand il a été délivré, (c’était un miracle, par un permis signé par Himmler personnellement : ce fut un cas unique dans toute l'histoire de la Seconde Guerre mondiale.) En Suisse, il n'était pas le bienvenu, la police des étrangers lui a fait de grandes difficultés : interdiction de travailler, interdiction d'évangéliser, etc...
Humainement, pour lui ce n'était pas possible de tenir, il avait pensé partir en Italie.
On lui a intimé l'ordre de partir rapidement mais ils n'ont plus retrouvé son passeport, et ils n'ont pu le faire partir.
Si Erino Dapozzo avait été un politicien, un footballeur, ou bien n'importe quoi, il n'y aurait pas eu de problème, tout aurait pu s'arranger, mais parce que c'était un chrétien, un missionnaire, des pressions étaient faites pour que la police le contraigne à quitter le pays.

Erino est Italien, mais il est né à Moutier, il a grandi en Suisse, sur les bancs d'école, chanté les chants patriotiques suisses ; il était plus Suisse que beaucoup de Suisses... Sa femme était Suissesse ; lui né en Suisse, cinq enfants suisses et il était considéré comme un indésirable, un étranger, à cause de sa foi...

Madame Dapozzo l'a aidé. Elle était Suissesse. À l’époque, les Italiens étaient considérés un peu comme des gens du sud, des gens primitifs, des gens « de 2ème classe ».
Quand le Seigneur a uni ces deux vies et que dans sa famille, dans l'assemblée, dans la région, on a appris cela, elle a été prise à partie...
Il est venu en Suisse la chercher, pour l'épouser, et puis elle a accepté d'aller avec lui en France, malgré toutes les oppositions.
Je vous l'assure, elle a eu du courage, c'était vraiment parce qu’elle l'aimait et qu'elle voulait partager sa vie au service de Dieu. Elle a accepté bien des renoncements, c'était une vie de combats, de luttes, mais aussi de bénédictions. Ils ont eu une vie très dure.
Quand ils se sont mariés, la veille de sa venue en Suisse, c’est-à-dire un ou deux jours avant le mariage, le rendez-vous était pris pour l'état civil et pour le mariage religieux. Et il n'avait pas l'argent du voyage.
Il n'y avait pas l'argent du voyage, il n’y avait pas de meubles, il n'y avait rien ! Après avoir travaillé si dur pendant tant d'années. Erino était l'aîné de la famille. Pour finir quelqu'un leur a avancé l'argent du billet. Mais il n'avait pas d'habits de cérémonie! C'est elle qui, ayant travaillé, a pu lui fournir ce qu'il fallait. Il en a souffert dans sa légitime fierté d'homme.
Comme les gens savaient qu'ils étaient chrétiens, ils ne payaient pas leurs factures! La famille Dapozzo ne recevait donc qu'une partie de ce qui lui était dû, ils arrivaient juste à vivre, à vivoter.
Notons aussi le dur combat que mena Madame Dapozzo durant la Deuxième Guerre mondiale, ou séparée de son mari déporté en Allemagne, elle resta seule avec quatre enfants, d'abord en France ; puis en 1944 elle revint en Suisse où elle fut rejointe par son mari l'année suivante grâce à une permission providentielle, tout à fait exceptionnelle, accordée par Himmler lui-même.
Le frère Dapozzo a travaillé à plein temps dans le ministère seulement après la guerre ; avant c'était toujours en plus de son travail professionnel ! Il a fait des réunions clandestines d'abord, puisqu'on lui avait interdit de parler. Les gens l'invitaient et il allait clandestinement dans les maisons pour tenir des réunions. C'est après son retour du camp de concentration qu'il est entré à plein temps dans l'oeuvre de Dieu.
C'était, avant tout, un homme joyeux, très épanoui ! Ce qui l'attristait, par contre, c'était de voir la cadette de la famille ne pas vouloir marcher dans les voies du Seigneur. Cela a été toujours un grand fardeau pour lui. On en a parlé souvent, jusque sur son lit de mort, il l'a fait venir encore, j'étais présent, il lui a parlé.
Il a aussi connu le mépris, l'incompréhension, beaucoup d'incompréhension. Mais une autre source de grande souffrance c'était aussi, bien sûr, ce qui se passait et ce qui se passe encore aujourd'hui dans les églises : la mondanité, la superficialité, l'amour de l'argent, le matérialisme... Cela le faisait souffrir beaucoup.
Il y a eu aussi ses combats en Italie, contre le clergé, qui lui en a fait voir de toutes les couleurs... Mais ça, c'était peu. Il souffrait beaucoup plus, de tous les problèmes qui agitaient les églises.


Persécuté en Italie ...

Quand il prêchait, il insistait vraiment sur la repentance. Il mettait clairement en évidence la nouvelle naissance, la foi, la marche par la foi, l'abandon du monde, le changement de vie, le changement de direction.
Le verset biblique qui revenait le plus souvent dans sa prédication était :
«La victoire qui triomphe du monde, c'est notre foi »
Il pouvait parler d'expériences, bien sûr, c'étaient ses expériences ; c'est toujours merveilleux de parler de choses que l'on a vécues.
Quand il parlait de sa vie dans les camps de concentration, les gens avaient les larmes aux yeux. Mais tout de suite après, il pouvait parler de la joie du chrétien, du pécheur dont les péchés sont pardonnés, et qui a la joie du salut.
Une de ses plus grandes joies a été l'ouverture à la prédication libre de l’Evangile en Italie. Auparavant, avant que vienne la liberté, il avait été persécuté, on lui lançait des pierres. Dans un village, le prêtre est arrivé avec la police pour le faire expulser parce qu'il construisait une chapelle.
Il extrayait de l'argile lui-même. Il avait apporté une machine très primitive de France, quatre morceaux de fonte qui constituaient une forme. Il remplissait cette machine d'argile, il enlevait ces quatre parties et il les faisait sécher au soleil, des centaines... Il faisait donc les briques comme cela, à la main. C'est lui qui faisait cela. Il a ainsi construit plusieurs chapelles. Le prêtre est venu pour le faire expulser, furieux de voir que ces évangéliques auraient leur chapelle. Il l'a dénoncé à la police : « c'est un étranger, il parle contre Marie, cela ne correspond pas à notre religion. » « Montrez vos documents de Suisse! » Il avait alors le passeport italien, il était toujours italien, parce qu'on n'avait pas voulu lui donner le passeport suisse.
« Comment, vous êtes italien ?
 » « Mais bien sûr je suis italien, je suis de Gênes. »
La police dit au prêtre:
« On ne peut pas l'expulser, c'est un citoyen. »
Comment ?
il est italien cet homme ! « Continuez de travailler ».
Il s'est souvenu combien, autrefois, il avait souffert, crié à Dieu, pleuré parce que les autorités ne voulaient pas lui donner la nationalité suisse. Et maintenant, il pouvait dire : J’ai compris, c'est le Seigneur qui n'a pas voulu que j'aie la nationalité suisse parce qu’il fallait que je possède le passeport italien pour travailler en Italie. » Cela se passait en 1956 1957.


Travail et détente dans les montagnes suisses

Quand il allait se promener au bord du lac, ou bien dans la montagne de temps en temps, c'était vraiment pour accompagner sa famille, sa femme, qui disait : « allez, viens Erino, prends du temps » ! Ce n'était pas spontanément, mais il le faisait volontiers et il aimait ces moments... Mais il ne pensait qu'au travail.
Un jour, il a pu acheter une parcelle de terrain au-dessus du lac de Thoune, une des plus belles régions de Suisse, pour un prix dérisoire ; mon père et mon frère (nous avons une entreprise de charpente) lui ont fait une petite cabane. Quand il avait un moment, il allait là-haut, il creusait, il faisait des murs en pierres naturelles, au prix de sueurs et d'efforts incroyables. Il était très habile. Il aimait beaucoup cela. Il retrouvait son métier. Il ne se reposait pas. C'était très pénible, mais cela le détendait. C'était une diversion à la mission, à l'évangélisation, à la présence de la foule... Dans cet endroit paisible, il se ressourçait, il priait.
Il aurait aimé construire une maison, mais ce n'était plus autorisé, en ces lieux. Il aimait rendre service. Je connais nombre de chrétiens, d'amis, qui ayant des travaux à faire, un mur de jardin, une entrée de maison un peu rustique, lui disaient: « Erino, tu n'aurais pas un peu de temps ? », « Mais oui» * Il ne disait jamais non. Erino ne disait jamais non. Toujours « oui, oui, je viendrai ».
Sa compagne a dû parfois lui faire remarquer : « Tu acceptes tout, mais tu ne vois pas que tu es au bout de tes possibilités ; et puis on en aurait aussi des choses à faire au jardin ... » Sitôt qu'il avait un petit moment, il allait dans le Canton de Vaud, en Suisse allemande, au Tessin, partout... construire un mur pour quelqu'un. Il prenait un bon repas, une bonne soupe, puis il repartait, il était heureux d'aider les autres.
Son crayon et le pic, voilà ses outils. Écrire et travailler la pierre.
Il aurait aimé jouer du violon, mais comme il a eu un bras cassé en camp de concentration...


Dans la main du Seigneur jusqu'à la fin

Après sa maladie, il a remonté la pente, il s'est remis, même si ce n'était pas à cent pour cent. Il était complètement paralysé, mais il a réappris à marcher. Ils habitaient là-haut, chez des amis, parce qu'il avait quand même besoin de soins, et sa femme ne pouvait pas le soigner toute seule. Et là, il se remettait, il récupérait bien des forces, et voilà que tout d'un coup, un jour, il a eu des maux de ventre terribles. Ils ont tout de suite avisé le médecin qui est venu et qui a dit : « C'est très, très grave ! Il faut tout de suite l'hospitaliser ». Ils ont fait des analyses et ont déclaré : « C'est une question d'heures. On ne sait pas exactement ce qu'il y a, mais dans l'état de faiblesse où il est, il y a de grands risques, il faudrait tout de suite l'opérer pour voir ce qu'il y a, mais on ne peut pas vous garantir qu'il supportera cette opération ». Alors tout de suite, ils ont fait venir toute la famille, pour décider : « Que va-t-on faire ? Est ce qu'on prend le risque de l'opérer, ou bien...? »
Certains disaient : « Mais c'est sûr qu'il faut tenter... » Et d'autres disaient : Il faut demander à Erino. C'est lui qui doit décider, puisqu'il est lucide, tout à fait lucide. Erino, c'est toi qui dois le dire ! On va prier, mais c'est toi qui diras ce qui doit se faire.
Alors on a prié ensemble. Il a d'ailleurs voulu me téléphoner tout de suite, j'étais à Berne. Il voulait aussi absolument que je sois avec eux. Cela m'a fait plaisir! Et puis, il a dit: « Chers enfants, chère famille, je ne veux pas qu'on m'opère. J'ai travaillé pour le Seigneur, toute ma vie lui a été consacrée, je suis dans sa main ; le Seigneur peut faire un miracle comme il en a fait souvent dans ma vie, il peut le faire instantanément, et puis, sinon, si c'est l'heure qu'il me rappelle, et bien, moi, je me réjouis d'aller dans sa présence ».
Alors, ils ont dit au médecin : « C'est clair. Nous nous soumettons à sa décision. C'est lui qui l'a décidé ainsi, nous renonçons à l’opération.»
Et trois quart d'heure après, il partait.

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